Le 3 mars 2026, lors d’un apéro culturel organisé par Université libre de Bruxelles, la question posée était simple : « Créer pour se soigner ? »
Ce texte reprend et prolonge une intervention que j’ai proposée lors d’un apéro culturel organisé à l’Université libre de Bruxelles le 3 mars 2026. Il conserve volontairement la forme d’une prise de parole personnelle.
La formule est séduisante. Elle circule beaucoup aujourd’hui. On la retrouve dans les discours culturels, dans les institutions, parfois dans les médias. L’idée semble évidente : créer ferait du bien, donc créer soignerait.
Mais cette évidence mérite d’être interrogée.
Je ne crois pas que l’art soigne en soi. Je crois qu’il peut transformer. Et la vraie question est de savoir ce qu’il mobilise en nous, et dans quelles conditions cette transformation peut devenir un espace de soin.
Cette nuance est essentielle. Car lorsque l’on affirme que « l’art soigne », on mélange souvent plusieurs choses très différentes : l’expression artistique, l’expérience esthétique, la transformation psychique et le soin au sens clinique.
Or ces réalités ne se confondent pas.
Créer n’est pas seulement s’exprimer
On associe souvent l’art à l’expression. On dit qu’il permet de « sortir ce que l’on ressent », de « libérer ses émotions ». Mais réduire la création à l’expression est une vision très pauvre de ce qui s’y joue réellement.
Créer mobilise en réalité plusieurs processus psychiques :
- la capacité de mettre en récit une expérience ;
- la possibilité de transformer symboliquement ce qui a été vécu ;
- l’acte même de faire apparaître quelque chose qui n’existait pas encore ;
- l’engagement du corps, des sensations et de la perception.
La création n’est pas seulement un déversement émotionnel. C’est un travail de mise en forme. Et cette mise en forme est précisément ce qui peut ouvrir un espace de transformation.
Ce que le théâtre m’a appris
Mon intérêt pour ces questions ne vient pas d’abord du champ thérapeutique.
Il vient du théâtre. C’est en observant le travail de Jerzy Grotowski, puis celui de Thomas Richards, que quelque chose s’est déplacé dans mon regard.
Dans ce type de travail, l’acteur ne cherche pas seulement à représenter un personnage. Il engage son corps, sa voix, son attention dans un processus très précis où il traverse des résistances, des automatismes, des défenses.
Ce qui apparaît alors dépasse la simple performance artistique. On voit un être humain se transformer dans l’action. Ce déplacement de regard a été décisif.
Il m’a conduit à m’interroger sur ce que ces processus pouvaient ouvrir dans d’autres contextes que celui de la création artistique.
L’art ne soigne pas automatiquement
C’est ici qu’il faut être très clair. L’idée selon laquelle l’expression artistique produirait naturellement un effet thérapeutique est une simplification.
Créer peut être libérateur. Mais cela peut aussi être déstabilisant, confrontant, parfois même éprouvant. L’émotion n’est pas en soi un indicateur de transformation. Et la créativité n’est pas automatiquement un processus de soin.
Ce qui fait la différence, ce n’est pas l’activité artistique en elle-même. C’est le cadre dans lequel elle se déploie.
Ce qui fait la différence : le cadre
Lorsque la création devient un espace d’accompagnement, elle ne repose pas seulement sur la spontanéité ou l’expression. Elle repose sur :
- un dispositif pensé ;
- une posture d’accompagnement ;
- une capacité d’observation ;
- et la possibilité d’élaborer ce qui a été vécu.
Sans ce cadre, l’art reste une expérience artistique. Et c’est déjà beaucoup. Mais cela ne suffit pas à en faire un espace de soin.
La puissance de la distance
L’une des dimensions les plus intéressantes de la création est la distance qu’elle permet d’introduire. Sur scène, par exemple, jouer un rôle permet de ne pas parler directement de soi. On parle à travers une fiction, un geste, une image. Et paradoxalement, cette distance peut rendre l’expérience plus accessible.
La fiction, la matière, le geste ou l’image deviennent des médiateurs. Ils permettent d’aborder autrement ce qui serait trop direct, trop chargé ou trop difficile à dire. C’est dans cet espace intermédiaire que quelque chose peut se transformer.
Reposer la question
Dire que l’art soigne est une formule rapide. Elle simplifie une réalité beaucoup plus complexe. La véritable question n’est peut-être pas : « L’art soigne-t-il ? »
Mais plutôt : « Que mobilise la création dans l’expérience humaine ? Et dans quelles conditions cette mobilisation peut-elle devenir un espace de transformation psychique ? »
Entre l’art et le soin, il ne s’agit pas de promettre des guérisons. Il s’agit de comprendre ce qui se joue lorsqu’un être humain crée. Car parfois, dans ce geste, quelque chose se déplace. Et ce déplacement peut ouvrir un chemin.